C'était un rocher, ou plutôt une grosse pierre, à moitié immergée dans l'eau d'une rivière profonde d'un mètre vingt. Une rivière qui passait par là. Une jeune étudiante, habitant non loin s'y rendait régulièrement pour s'y ressourcer. Puis un jour elle se prit d'affection pour cette pierre et devient amie avec elle. Elle se rendit alors plus souvent à la rivière, regardant en rigolant cet amas déviant le cours de l'eau. La pierre en effet semblait narguer l'eau et le cours du chemin des poissons obligés de contourner l'obstacle, comme si la pierre rappelait à la nature même que rien n'est facile, que la ligne droite n'est pas naturelle.
La rivière se longeait avec facilité et elle faisait partie du quotidien des habitants qui à la longue l'appréciait tout en l'oubliant.
Et puis, la vie vagabondant, il y a toujours des journées banales devenant particulières bien que rien ne les y prédestinent. Un jour, revenant de ballade, l'étudiante s'arrêta sur une pensée volage et la soumit intensément à jugement. Elle ne dormit pas de cette nuit là, et rêva de faits étranges. Au réveil mué par un drôle de pressentiment, elle se rendit à la rivière et s'adressa en ces termes à son amie la pierre.
« Tu sais que peut-être tu vas bientôt mourir ?
La pierre alors lui répondit :
Pour me tuer je te souhaite bien du courage que le marteau m'abattant soit bien fort, car si la vieillesse ne m'épargne pas la mort est bien longue à venir pour les gens de mon espèce. Tu ne peux que me détruire et je ne disparaitrais pas, je serais seulement divisée, affaiblie, isolée mais ma nature veut que mon état ne connaisse pas la mort, seulement la destruction. »
Troublée l'étudiante repartit.
Elle repartit et ne retourna pas à la rivière. La question de son amie, mit un doute dans le c½ur sans âme de la pierre, aussi se prit-elle à s'effrayer de cette absence. Voyant qu'elle se prolongeait, elle pensa que la jeune fille avait simplement décidé de l'ignorer. Quelle ne fut pas alors sa surprise de la voir revenir quelques jours plus tard.
L'étudiante n'était pas seule. Elle était accompagnée de quelques hommes et de quelques femmes. Tous s'approchèrent. Tous entrèrent dans l'eau bien qu'en ayant jusqu'à la taille. Ils formèrent une ronde autour de la pierre. Le courant était faible mais réel, c'était une question d'équilibre. La jeune femme posa alors sur le sommet de son amie un pieu de lourd métal. Sentant cet étrange corps sur elle, la pierre frissonna. Tous joignirent alors leur main au dessus de la pierre, saisissant une lourde masse, et au signal de l'étudiante, abattirent tous ensemble par leur force conjuguée le marteau sur le pieu en équilibre sur la pierre.
Des éclats se détachèrent mais ne blessèrent personne, la jeune fille chancela un instant, et ils remontèrent bien vite sur la berge. L'eau s'élança alors avec tourbillon dans une grande joie, elle reprit son cours plus belle et plus vivante que jamais. Elle courut et bien vite et encore plus loin que jamais, libre et heureuse d'être libérée, d'aller droitement sans gène et sans entrave.
Depuis, l'étudiante retourna à la rivière. Elle regarda les restes de celle qui fut jadis son amie mais n'en conçu aucune tristesse bien qu'à peine quelques jours se soient écoulés. Elle entra alors à nouveau dans l'eau. Avec douceur et bonheur, elle s'allongea sur elle et se laissa flotter. Flotter plus vite mais tranquillement, flotter plus loin, plus libre, flotter plus heureuse que jamais, flotter et se laisser porter...

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