Et la pointe de la cathédrale se perdait dans la brume qui de la terre s'élevait vers les hauteurs célestes. Cette brume enveloppait la bâtisse d'un voile de mystère qui conférait à son immortalité. Traversant les temps et les époques, il semblait que seul un dieu eu le pouvoir de faire renverser et briser les pierres qui composaient cet hommage au divin. Avec un sentiment amer Ethanael pensa qu'il suffirait simplement d'une bombe pour que cet édifice tombe en poussière et que tout le mythe se brise en un éclat. Songeur il s'adossa contre la pierre, regardant le jardin qui entourait la cathédrale.
Son âme se régénérait et son imagination avait du mal à concevoir que ce fussent les hommes à l'origine de la construction de ce lieu. Non loin, un peu en contrebas, la rivière traversant la ville s'écoulait. On pouvait se promener tout au long et c'était une ballade plutôt agréable. De là où il était posé, Ethanael n'entendait que l'écoulement de la rivière sans l'apercevoir. Le jour n'étant levé que depuis peu, les voitures se faisaient encore rare sur la route mais plongé dans ses pensées s'en apercevait-il seulement ? Ce dont en revanche, il avait parfaitement conscience c'est qu'il savourait avec délice ces instants dans sa bulle de brume. Avec un pincement au c½ur, il réalisa que lorsque la brume aurait disparu, il lui faudrait partir.
Partir d'accord, mais pour aller où ? Pour aller remplir les cases de la vie, pour se remettre en place dans cette articulation du temps et de l'existence, pour avancer et permettre au vide de se remplir, pour que le néant disparaisse et que l'être perde toute emprise sur son temps, celui dans lequel il vit, celui dans lequel il subit, petit être est encore si fragile, une vie sur terre est trop difficile. Mais non cela n'était pas dur à vivre, c'était juste dommage, mais pourquoi ? Dommage parce que ce train de la vie mettait de coté l'inutile pour se recentrer sur l'utile ?
Et pourquoi se plaindre ? Ethanael dans l'instant où il se trouvait, subissait-il ? Non au contraire, il avait remarqué cette plage de vide de toute chose et avait décidé d'y déposer un peu de lui-même, un peu de ses envies. Soudainement il sourit. Il sourit parce que tout à l'heure il sera plongé dans cet engrenage qui guide ses pas, un engrenage qu'il avait un peu choisis, un engrenage qu'il avait construis, mais cela ce n'était que tout à l'heure et pour l'instant il était encore hors de cette machine un peu infernale. L'immobilisme, le silence, la tiédeur, instants entre la vie et la mort, déchirement entre les larmes et le rire, et une délicate souffrance. Tout ce qui l'entourait n'était que source de beauté.
La cathédrale c'était une beauté pleine de force et de majesté, une beauté qui impose même à celui qui ne daigne pas la regarder avec attention. Comment, lui, si peu croyant en dieu, pouvait-il avoir tant d'admiration pour ce lieu qui n'avait été que bâti pour la gloire d'un dieu qu'il méprisait ? Et Ethanael eu honte de son mépris. Comment ? Il mépriserait la source qui a donné cette bâtisse au coté de laquelle il se sent tellement bien ? Alors il décida de sourire à nouveau, mais cette fois en remerciement à ceux qui croient. Et le jardin. C'était une beauté douce et tranquille, où la sensibilité flirtait avec l'imaginaire. C'était une beauté apaisante et qui contrastait avec celle de la cathédrale, une beauté aussi éphémère que celle de la cathédrale pouvait être éternelle. Enfin la rivière.
Nul ne l'a construite elle, tout juste a-t-on apprivoisé son écoulement paisible. Sa beauté n'était pas celle des yeux mais plutôt celle des autres sens. Autant le jardin et la cathédrale sont des beautés qui se posent, autant la rivière conserve sa liberté et évolue au grès du temps et des évènements, en mouvement. Au contact de la cathédrale, Ethanel avait un désir d'élévation, au jardin une envie de retourner à lui-même et à la rivière un délire de liberté et d'évasion. Il était là à se débattre dans ses désirs contradictoires. Bien que violente la lutte qui s'agitait dans son âme lui semblait fertile de pensées et de réflexions et pour cette raison, il l'adora. Tant que cette lutte s'engageait il était en proie avec lui-même et aussi un peu avec les autres mais surtout il se sentait vibrer et exister. Ce n'était pas un homme seulement pris dans le tourbillon infernal de la vie, c'était un homme qui savoure avec joie le fait que son existence puisse lui échapper en partie et qui rigole du fait qu'elle a une emprise sur lui.
Je suis fou eu-t-il envie de se dire. Mais une petite voix dans sa tête lui murmura : pourquoi serais-tu fou de penser et de ressentir dans toute son ampleur la vision de la beauté ? Alors la flèche de la cathédrale s'écroula, les pierres tombèrent avec fracas, le jardin dépéri, des crevasses se formèrent et en contrebas le gazouillement de la rivière se tut. Là-haut tandis que la brume disparaissait, un éclair doré traversa le ciel avec majesté pour finalement s'y poser. Ethanael caressa du bout du doigt le poignard dans sa poche et le simple contact de la lame froide lui permit de retrouver ses esprits. La cathédrale, le jardin et la rivière étaient toujours là, identiques et différents, un peu comme ils le seraient demain un peu comme ils l'étaient hier. Le soleil faisait briller la flèche et inondait le jardin d'une lueur pleine de vie. Le silence aussi avait disparu, tout vivait, tout bougeait et une chaleur certaine commença à se répandre. La cathédrale sonna quelques coups, annonciatrice de l'heure. Et quelle heure il était! Une heure, une parmi les 24 que composent une journée, mais une heure à part entière. Voilà il était l'heure et sans rien comprendre d'autre que cette signification de cette certaine heure, Ethanael partit.
02/10/07



