Velours empoisonné
Je veux maquiller mes yeux de bleu et pleurer du noir. Je veux que mes lèvres rougissent et que ma peau blanchisse, je veux la tache noire sous l'½il, je veux un visage osseux, je veux les cheveux corbeaux et les mèches rouges.
A ce qu'elle voulait elle obtenu.
[Passer de la lumière à l'obscurité. Faire ce choix mais n'en saisir qu'une partie. Croire que tout est alors qu'il n'est rien.]
Qu'il est beau ce monde où tout les gens sont vêtus de noir, qu'ils sont beaux tout ces être se mouvant sur le rythme lent de la musique, quel spectacle surprenant. Pourquoi sont-ils toujours en noir ? Quel deuil malheureux ont-ils à faire ? Pourquoi du noir, alors que l'astre générateur de vie est-il jaune ? Le noir est-elle la couleur de la mort ? Sont-ils donc tous là à la célébrer ?
S'approcher de ce monde, le dévorer avec des yeux ronds comme on se régale d'un gâteau au miel. Saisir le fruit attiré par sa peau sans oser mordre dedans. Ne ressentir que cette attirance de l'apparence sans oser rejoindre le c½ur du fruit pour en saisir toutes ses voluptés.
Elle voulu pénétrer dans ce monde. Elle se présenta à la porte dont on lui refusa le passage. Refoulée, elle éclata en sanglot. Ce monde de la nuit n'est-il donc réservé qu'aux personnes aux habits des ténèbres ?
Il est moins aisé qu'il n'y parait de croquer dans le fruit. Mais tout ne sera qu'une question de temps.
Les jours suivant, elle retourna à ce lieu où danse les êtres gothiques. Elle ne chercha pas à pénétrer le lieu cette fois. Elle se posta simplement à quelques pas de là, et attendit. Elle attendit que ces créatures émergent des ténèbres nocturnes pour se rendre à la piste de danse. Comme la plupart des soirées, cette piste ne s'offrait à ses demandeurs que les samedis soirs, et souvent de façon non continu. Le premier samedi suivant son premier essai, elle eu de la chance, la piste était ouverte. Pendant deux heures, elle resta là, à observer le va et vient, les allers et retours de ces créatures démoniaques. Elle observa leurs vêtements, nota les différences de styles. Ici c'était une dame à la robe longue et noire, avec un haut de dentelle et de multiples fioritures. Souvent cette dame portait les cheveux longs et noirs, couleurs corbeaux. Parfois c'était cette fille, habillée de vinyle ou de cuir, avec de temps en temps des accessoires étranges, comme un fouet ou une cravache. Parfois encore c'était cette homme, habillée comme un lord du 19è siècle, parfois ce garçon aux cheveux noirs de jais en bataille, avec des pics partout et un air peu aimable. Parfois et encore, pleins d'autres styles, pleins d'autres looks, pleins d'autres gens. Elle observa également les maquillages. Les femmes portaient le teint pâle et les yeux cerclés de noirs. On pouvait apercevoir des dessins au coin des yeux, les lèvres étaient de couleurs prononcés, tantôt noir, tantôt rouge, violet, bleu foncé. Les cheveux aussi, autant que le look ou le maquillage, ils étaient à eux seuls un véritable spectacle à observer. La majorité était de couleurs noires, mais des fois on y apercevait des mèches rouges, bleus, violettes, oranges, blondes, vertes. Des fois ce n'était pas que des mèches mais une chevelure entière. Les habillements les plus simples côtoyaient les plus sophistiqués.
Comment s'y retrouver ? Pourquoi autant de différence ? Pourquoi autant de recherche ? Pourquoi tout cela pour simplement transpirer sur une piste de danse où les vêtements sont parfois insupportables à garder ?
Mais ne font-ils que danser ?
D'après les regards épuisés des gens qui sortaient, d'après les vêtements qui ne flottaient plus au vent, nul doute qu'il y avait danse puisqu'il y avait des relents de sueurs jusqu'au dehors...
Elle constata que bien souvent, après leur sortie définitive des lieux les gens lui semblaient bien moins impressionnants. Les maquillages coulants, faisaient des visages des peaux engluées de noirs où on ne distinguait qu'avec peine les yeux, d'une bouche, d'un dessin. Il semblait qu'au final ces créatures si bien apprêtées ne connaissaient pas le secret de l'éternel beauté, et de la jouvence éternelle. Elles retombaient alors du piédestal sur lesquelles elles s'étaient autoportées. La fin de la danse ne signifiait pas seulement la fin de l'amusement, c'était aussi la déchéance du pouvoir, la perdition du seigneur qui méprise ses serfs.
Il fallait parfois attendre longtemps pour savourer ce spectacle, mais l'attente justement était le prix à payer pour le contempler, car déjà elle avait saisi que dans la vie rien n'est jamais gratuit.
Embusquée dans ce carré de pierre, elle s'y rendait chaque samedi dans l'espoir fou d'assister à ce spectacle devenu son préféré. Elle remarqua des personnes venant régulièrement, elle remarqua ceux qui se sentaient perdus ou gênés par ce look qu'ils abordaient le temps d'une soirée, elle nota les habitués, saluant tout le monde, tout le monde les saluant. Elle perçu dans l'air les lignes invisibles qui dirigent les destinés et guident les êtres. Elle observait tout cela parfaitement immobile, le plus près possible du sol, telle une espionne. Un soir cependant, elle commit l'imprudence de se hausser légèrement. Le rayon de lune accrocha alors une mèche de ses cheveux, et là-bas dans la file d'attente, un vampire tourna les yeux vers l'endroit où elle se tenait. Elle se rejeta immédiatement contre le sol, et n'osa relever les yeux qu'après un laps de temps suffisamment long lui assurant le départ du vampire.
Et voilà le mal était fait, quelqu'un l'avait percé. Une pause s'imposait.
Elle abandonna donc son poste d'observation de la vie nocturne, et retourna se glisser parmi les vivants journaliers.
Est-ce qu'ainsi les fantômes, les êtres de noirs ne sont-ils visibles que la nuit et transparent le jour ?
Surprise, elle décida donc de s'atteler à la découverte de ce nouveau mystère, et ses observations de nuits se transformèrent en observations de jours. Chaque jour, elle se posa à un endroit ou à un autre, et chaque jour elle apprit à aiguiser son regard, à en transpercer les gens, à dévoiler leurs âmes, sans qu'ils ne sentent rien d'autres qu'une étrange sensation de nudité.
Et parmi cette foule qui peu à peu perdit son caractère compacte, des visages et des silhouettes se détachèrent. Ici elle reconnut un profil de visage, ici une démarche particulière, là encore un habillement.
Progressivement les corbeaux de la nuit, sans pour autant se transformer en colombes blanches, devinrent des humains.
Son esprit assembla alors les corps, il mit en relation le vague souvenir d'un regard avec le contexte du jour. Pour d'autres un seul effort de repérage suffisait, puisque leurs accoutrements de jours comme de nuits ne différaient que peu. Quelle ne fut pas sa surprise cependant quand elle reconnut dans les traits de l'homme en costard cravate patron d'une des banques les plus importantes de la ville, celui qui serrait toutes les mains sur la piste et dont le look détonait par son absurdité. Et pourtant c'était bien lui, elle le reconnaissait bien à présent, celui-là même qui l'avait découverte de son poste d'observation.
Cet homme devint sa proie préférée. Pour autant elle ne se limita pas à lui, désireuse toujours d'approfondir sa perception du monde des ténèbres.
Mais le jour ne lui apportait que la sensation que ces gens étaient monsieur et madame tout le monde. A trop les regarder, ils perdaient de leurs attraits, et bientôt elle se prit à rêver ce qu'elle avait observé pendant des soirs sur les bords de la Seine.
Et puis un soir, au journal télévisé, quelques brèves images présentèrent en quelques mots trop courts un des lieux qui ressemblaient beaucoup à celui où elle allait espionner ces gens tout de noirs vêtus. Ainsi ces lieux n'étaient pas en marge du monde ? Ils existaient bel et bien ? Ils étaient même connus, ce n'étaient pas des lieux secrets connus seulement des initiés ?
Mais avec quel effroi le journal en parlait-il. Il pesait ces mots, mais la façon dont cela était dit, faisait ressentir toute la distance que les gens normaux prennent par rapport à ces lieux de rendez-vous des sombres marginaux.
Aux personnes dans la pièce présente avec elle, elle avoua que ces lieux l'intriguaient. On la regarda bizarrement, la détaillant même des pieds à la tête, et puis ils prirent cela pour une lubie de petite fille, attirée par ce qui est interdit.
Ils n'acceptent pas les gens qui ne sont pas habillés comme eux, leurs dit-elle. Les remarques virulentes qui suivirent son affirmation, et les sarcasmes en tout genre lui donnèrent la sensation qu'ils approuvaient les paroles du journal.
Pourquoi ce monde apeurait-il les autres ? Pourquoi tant de rires, tant d'effarement et tant d'horreur dans les propos ? Le noir fait-il peur ? La mort était-elle si désastreuse qu'on n'ose plus rire d'elle ? Elle avait entendu le mot « secte ».
Le monde de la nuit est une secte bien large alors. Tellement, que chacun à un moment de sa vie y entre. N'a-t-elle pas croisé à de multiples reprises des personnes toutes de noirs vêtus lors d'enterrement ? Ne célébraient-elles pas elles aussi le monde de la nuit ? Oh certes le jour étincelait, mais elle avait constaté que parmi ces créatures de la nuit, certaines gardaient leurs vêtements des ténèbres même la journée. Ces gens là d'ailleurs ne l'intéressaient pas. Où était le mystère, où était l'intérêt, que dis-je où était la secte, si de jour comme de nuit les êtres étaient couleur granit ?
Son comportement était comme celui de l'enfant hypnotisé par le feu, qui le regardant pendant des heures, s'en approche davantage à chaque seconde, et à l'instant où il croit l'avoir dompté, s'y brûle. [Qui s'y frotte s'y pique !]
Il fallait donc y retourner. La façade était observée, mais maintenant il était temps de percer le secret, de percer le mystère, de déloger le vers du fruit. Elle arrêta un instant le cours de sa pensée et la dirigea vers une autre question. Qu'est-ce qui faisait la différence entre elle et eux ? Comment parvenir à introduire un monde aussi défendu aux athées pour la porte du Paradis ? Qui sait, peut-être si avec un peu de noir et un peu de deuil elle pourrait s'y faufiler ?
Mais qui avait-elle à pleurer ? Tout les gens qu'elle connaissait étaient si bien vivants.
Elle commença donc par faire le deuil du jour. Un matin à son réveil, elle déclara qu'elle n'aimait plus le jour, et resta donc dans son lit. Elle s'éveilla dans la nuit et descendit parcourir la ville. Malheureusement, il est malaisé de remplir ce qui doit être fait le jour, la nuit. Ce n'était donc pas la bonne solution de renoncer au jour, de plus elle avait constaté que ces créatures de la nuit vivaient bien le jour sous l'apparence de Mr et Mme Toulemonde. Elle n'avait donc pas à changer son quotidien concrètement. Mais ce qu'elle pouvait changer, c'était sa façon de l'aborder.
Je veux maquiller mes yeux de bleu et pleurer du noir. Je veux que mes lèvres rougissent et que ma peau blanchisse, je veux la tache noire sous l'½il, je veux un visage osseux, je veux les cheveux corbeaux et les mèches rouges.
Elle se rendit dans quelques magasins qu'elle connaissait bien et en ressortit les bras chargés de paquets remplis de fringues noires. Elle s'essaya à les assembler. Etait-ce bien elle dans ces vêtements noirs sans aucune couleur ? Oh comme c'était laid sur elle, comme cela ne lui ressemblait pas !
Elle se força pourtant à les porter et au bout de quelques jours il lui sembla qu'elle les avait porté toute sa vie durant. Mieux elle en vient même à s'apprécier physiquement en les portant. Pour l'aider dans cette entreprise douloureuse, elle contacta un ami à elle afin qu'il lui procure de quoi se droguer. La drogue lui permit de révéler un nouvel aspect de sa personnalité. La drogue lui donna l'envie à son tour de danser, et elle se surprit à chercher et télécharger de la musique sur Internet pouvant remplir ses attentes. Elle ne fut pas déçue.
Désormais ces soirées se passaient à danser sur des musiques et des rythmes hypnotiques, toute de noir vêtu. Le jour elle se consacrait à ses activités habituelles, il fallait bien vivre. Mais le manque de sommeil lui cerna le visage, elle perdit peu à peu ses couleurs de jeune fille et son teint devint blafard.
Elle fut renvoyée de son travail. Pourquoi ces monstres ne voulaient-ils plus d'elle ? Parce que même au travail elle arrivait avec ses nippes trop dark pour eux ? Fallait-il donc se conformer aux règles dans le travail que la société exigeait sous peine de s'en voir disqualifié ? Pourtant elle n'avait pas changé, ses fringues n'altéraient pas la qualité de son travail. Il est vrai cependant qu'elle arrivait au travail de plus en plus fatigué. Une de ces anciennes collègues qu'elle rencontra par hasard dans la rue, lui avoua tout bas, que son image effrayait les clients.
Il était hors de question qu'elle se trahisse et qu'elle change pour une sordide histoire d'argent. Elle avait quelques économies, il convenait maintenant d'y prêter attention. Elle décida de réduire au maximum ses dépenses en électricité. Elle retira toutes les lampes, décidant de n'en garder qu'une dans la pièce principale et de miser sur l'éclairage de bougies. Elle vendit sa caséinière et se contenta d'un micro-onde. Elle rongea sur tout les bouts de ce qui ne lui semblait pas indispensable.
Je veux maquiller mes yeux de bleu et pleurer du noir. Je veux que mes lèvres rougissent et que ma peau blanchisse, je veux la tache noire sous l'½il, je veux un visage osseux, je veux les cheveux corbeaux et les mèches rouges.
Une vie plus austère lui convenait parfaitement. Mais un jour après s'être trop approché d'une bougie pour déchiffrer les pages de son livre, sa chevelure s'enflamma. Elle parvient à éteindre le tout mais ces cheveux étaient gâtés. Détour par chez le coiffeur, elle en ressorti les cheveux ébènes mais s'arrangea pour conserver quelques mèches rougies par les flammes.
Le soir même elle sortait se promener dans la ville. Elle marcha, sans but aucun dans les rues, juste pour le plaisir de se couler dans les ténèbres. Et l'eau noire de la Seine, et le souffle glacé du vent.
De retour dans sa chambre, son regard attrapa furtivement le reflet du miroir et son visage revêtit alors un sourire d'une sincérité à faire pâlir les morts.
La drogue, ça c'était bon. Elle planait. Elle n'avait pas besoin de beaucoup, juste une fois par jour, ses fringues la droguaient davantage que la poudre mais les deux allaient de pairs.
A chaque pas, à chaque seconde, à chaque minute de jour, à chaque souffle, à chaque levée de lune, à chaque lueur d'étoile...elle s'approchait davantage de ce but secret qu'elle se rêvait d'accomplir.
Voyait-elle la dégradation de son corps ? Voyait-elle les cernes qui apparaissaient ? Voyait-elle l'engrenage dans lequel elle se jetait ? Mais c'est qu'elle voyait tout ça et que cela lui plaisait...il y a de ces erreurs qu'on fait à 15 ans, mais a-t-on conscience que même à 20 leurs probabilités de se reproduire ne sont jamais nulles ? Etait-elle prête ?
Un soir, au coucher du soleil, toute de noir et de rouge vêtue, elle observait le paysage, bercé par la musique que son mp3 crachait à lourd volume. Sa tête dodelinait suivant le rythme violent de la musique, et elle savourait cet instant comme jamais, gavé par la drogue qu'elle avait ingurgitée. On lui tapa sur l'épaule. Derrière elle se tenait un homme d'une trentaine d'année environ, un métalleux d'après ce que son apparence laisser penser. Il avait quelque chose. Dans son regard. De noir, de mystérieux, comme elle aimait en somme, comme elle avait appris à aimer. Il attrapa un de ses écouteurs, et tout deux restèrent plusieurs minutes à écouter la musique ravageuse. Elle s'infiltra en eux.
Il changea de piste. Il changea de chanson jusqu'à tomber sur ce qu'il cherchait. La musique fit alors place à une boite à rythme hypnotique. A en voir son attitude, il devait être aussi bourré de drogue qu'elle. Il ferma les yeux et plongea dans son monde à lui. Elle décida de l'imiter. Le fil qui les reliait l'un à l'autre, semblait connecter leur cerveau. Doucement il passa une main autour de sa taille. Elle l'y laissa.
Il lui fallut plusieurs secondes pour réaliser qu'il avait commencé à parler. Elle rouvrit les yeux, de sa main il lui désignait la Seine. Vois-tu là-bas, un peu plus loin, une soirée semblable à celles que tu observes sans jamais y participer, a lieu. Les ombres s'y donnent rendez-vous, elles dansent toute la nuit pour ne rentrer qu'à l'aurore. C'est une autre vie qui commence alors. Les ombres, c'est comme les fantômes et les assassins. On croit toujours qu'ils ne sont pas comme nous, que nous sommes très différents, qu'ils ne sont pas humains. Ce soir je t'invite à rencontrer les ombres, celles la même que je t'ai vu observer pendant des jours, celles la même que tu as tenté d'imiter, mais tu ne seras jamais elles, si tu ne pénètrent pas leurs souffles.
Elle le fixa...et le suivit. Le long de la Seine...il continuait à parler, à lui expliquer ce qu'elle savait déjà. Au bout d'un moment elle décrocha. Elle allait enfin aller danser avec les ombres, avec ces gens, dont pendant des semaines, elle tentait de singer la tenue, le costume et l'apparence. Ce type l'abordant comme si elle était l'une des leurs...n'était-ce pas le signe de sa maturité ? Qu'elle était prête à plonger dans ce décor qu'elle s'était contentée d'effleurer en pensée ?
Il lui paya l'entrée et elle se retrouva subjuguée parmi cette masse noire, la musique...encore une fois, c'était Elle qui était la plus présente. Elle qui menait la danse, Elle qui permettait à ces corps et à ces tissus de se mouvoir, d'onduler avec grâce ou avec rythme selon la salle de danse choisie. Il la rejoignit et se rendirent au fond de la salle. Salle magnifique, basse de plafond, en bois, tout autour de la piste des tables basses et noires et des fauteuils de velours noirs qui vous appelaient de leurs doux regards mielleux. Pour l'heure, seuls quelques couples s'y étaient installés. Les autres, tout les autres, dansaient. Etait-ce la drogue, était-ce la musique, était-ce l'ambiance ? Son corps se mêla aux autres et la danse l'avala.
Il l'observait, parfois se joignait à elle, collait son corps contre le sien, il regardait de l'½il jaloux les danseurs qui s'approchaient d'elle, pas forcément par intérêt mais parce que la piste était petite. Le temps filait mais elle n'en avait nulle conscience, elle jouissait d'un bonheur parfait. La chaleur des corps, l'odeur de transpiration, les gouttes de sueurs qui ruisselaient sur son visage ne rendait que la danse plus agréable. Elle sentit confusément que son maquillage noir coulait. Il lui tendit un verre, qu'ils allèrent déguster dans un endroit plus frais.
Quand elle leva son regard du verre, elle comprit que le reste de la nuit se passerait avec lui...et chez lui.
Elle s'éveilla le lendemain, nue, dans des draps inconnus, avec un homme qui alors n'avait plus du tout le même mystère et la même aura que la veille.
La pièce était toute petite et plutôt malodorante. Elle avait la bouche pâteuse, ses cheveux étaient sales, du sang avait coulé sur ses cuisses, elle se sentait animal.
Ils avaient fini la nuit tout les deux, leurs corps l'un sur l'autre, ils étaient allés jusqu'au bout de leur plaisir qui n'avait plus rien d'humain. Tels deux animaux amenés l'un vers l'autre.
Elle décida d'être extrêmement vigilante sur sa contraception. Il n'était pas possible que l'animalité qui les avait poussé dans les bras l'un de l'autre s'en aille ainsi sans laisser de trace...et si trace il y avait, nul doute qu'elle s'immiscerait dans son propre corps.
Elle rentra chez elle, avant le réveil de cet homme. Une douche lui remit les idées en place, mais au final celles-ci étaient très bien agencées. Elle s'alluma une clope et pour faire disparaître l'odeur nauséabonde fit brûler un bâton d'encens. La fumée de l'encens se mélangeait avec celle de la cigarette mais alors qu'elle tenait la cigarette vers le bas pour ne pas recevoir de cendres dans l'½il, le bâton lui était incliné vers le haut. La fumée d'encens montait, montait, elle allait se perdre dans l'atmosphère de la pièce, elle allait jouer avec les paliers d'airs, elle se divisait, s'enroulait sur elle-même, elle était libre, belle et fière, elle remplissait sa noble tache sensorielle.
Elle ne sut jamais ce jour là, si c'était l'encens ou la cigarette qui l'avait le plus apaisé.
Je veux maquiller mes yeux de bleu et pleurer du noir. Je veux que mes lèvres rougissent et que ma peau blanchisse, je veux la tache noire sous l'½il, je veux un visage osseux, je veux les cheveux corbeaux et les mèches rouges.
23h on toqua à la porte. C'était lui. Il venait la reprendre, il connaissait disait-il un autre endroit pour danser. Fatiguée, elle était fatiguée. Elle refusa, il la cogna, elle le suivit. Ils marchèrent pendant plusieurs kilomètres, elle perdit le fil. Ils se retrouvèrent devant chez lui. Elle demanda « on ne danse pas ? » il répondit « entre c'est ici »
Leurs corps dansèrent bien, la chaleur se répandit dans toute la pièce. Quand elle se retrouva libre, une vague de dégoût la submergea. [Elle vomit.]
La peur. Cet étrange sentiment l'a saisi les jours suivants. La crainte, la peur. De le voir débarquer chez elle. Les journées qui suivirent...un enfer de peur, d'appréhension, de douleur, de « et si ? » Ah mais avec des si, elle aurait depuis longtemps pénétré le secret de ses lieux dont elle rêvait, plutôt que d'attendre qu'on ne l'y emmène, plutôt d'attendre qu'on ne l'y soumette.
Elle apprit plus tard, qu'une autre soirée avait lieu...ailleurs. Cette fois, elle prit son courage pour y aller et seule ! Elle arriva à l'heure. Pas intimidée, elle se jeta sur la piste de danse, et la musique fut le seul démon qui la gouverna réellement pendant la soirée. L'homme, celui qu'elle avait espionné pendant de longs jours, le vampire, la repéra. Il lui offrit un verre. Ils parlèrent un moment, ses yeux se plissaient tellement elle se sentait heureuse du tour qu'elle lui jouait. Avant de prendre congé, elle lui avoua qui elle était. Il n'en fut pas surpris et l'aida même à se remaquiller. Elle lui prêta son crayon pour qu'il fasse de même. Uni dans les ténèbres.
La soirée, lui permit de nouer quelques liens brefs mais satisfaisant. Elle avait réussi à oublier absolument tout, tout le reste, même Lui. Elle partit. Arrivée dans les premiers, départ dans les derniers. Le petit sachet de poudre qu'elle avait apporté avec elle, lui avait été diablement utile.
Cette poudre. Elle vint à manquer. Les prix augmentaient, et sa consommation aussi. Ses « revenus » ne suivaient pas. Il était hors de question pour elle de reprendre un travail si elle devait pour cela abandonner la vie qu'elle entendait mener. La solution s'imposa bien vite et très naturellement. Lors de ses promenades nocturnes, elle s'était déjà fais remarquer. Elle n'eu qu'à grossir les traits, à ouvrir ses portes intimes, et bientôt l'argent y pénétra à mesure que les flux s'y succédèrent. Au bout d'un moment on apprend à oublier. On oublie ce qu'on fait, pourquoi on le fait, qui on est. Elle s'était perdue depuis longtemps, s'était-elle déjà trouvé ? Mais des réponses lui avaient été données, cela lui avait suffi, désormais c'était son corps qui s'abandonnait. [Suite logique.]
Rien ne dure jamais, tout se transforme, tout qui tourne, tout qui se défait. Les fruits aussi un jour pourrissent.
Cela faisait longtemps qu'elle n'avait plus eu de contact avec l'homme. C'était étrange. Il avait du passer à autre chose, à une autre nana à manipuler, à une autre poupée.
Elle ne parvenait pas, lui, à l'oublier. Son inquiétude grandit, la dévora...de l'intérieur, la crainte, la peur, la menace, l'épée de Damoclès au dessus de la tête. Son travail commença à la dégoutter. Les soirées ? Plaisir temporaire, le monde de la nuit ? Le monde des gothiques ? Oui un monde maléfique, mais quelle beauté ! Oui, quelle beauté ? Où est-elle ? Dans les courbes de la nuit et des déesses, dans le mystère féminin, dans les complaintes obscures et secrètes. Et si, en elle-même ?
Alors, à la sortie de la douche, elle s'observa nue dans le miroir. Pour tenter de découvrir une réponse. Son corps était recouvert de bleus, de traînés rouges, elle constata qu'elle avait bel et bien maigri, et la réponse lui sauta aux yeux. C'était LAID. Voilà, comment elle se trouvait dans le miroir, voilà ce que son regard lui renvoyait, elle était LAIDE !!! Laide à lui faire peur, laide ! à repousser toute créature si elle la voyait dans cet état. La décrépitude, la dégradation d'une jeunesse et d'une fleur. Elle eu envie d'en finir avec cette vision insoutenable. Elle eu envie de s'abîmer un peu plus, et de le sentir, de clamser, de mourir, de crever comme une chienne !!
Une de plus ou une de moins ? Elle choisit 2 de plus. 2 traces rouges de plus sur ses poignées. Elle se fit un rasage du corps dans le moindre détail. Prendre soin de soi, une ultime fois. Retirer toute trace de poil, avoir la peau douce, qui glisse, glisse, avec douceur. Une douche...cela est censé réveiller...cela ne fit que l'endormir un peu plus dans la torpeur de ses pensées. L'eau glissait sur elle, insaisissable, elle filait de sa tête aux pointes de ses cheveux, elle ruisselait sur ses paupières closes. Une fois sèche, elle se maquilla...un suicide doit se faire dans les règles de l'art. Elle passa simplement sur son corps un voile noir qui ne dissimulait rien de son corps, de ses courbes, de ses défauts et de sa perfection. Le bâtonnet d'encens embauma la pièce. Pour la première fois depuis des semaines, depuis ses retrouvailles imposées avec lui, elle se sentait...sereine.
Elle prit un nouveau rasoir, et avec délicatesse s'entailla un poignet après l'autre, la lame s'enfonçant dans la peau, et laissant perler un sang rouge et pur.
Les globules rouges glissèrent le long des poignets, des bras, ils tachèrent le voile qui ne parvenant pas à tout absorber étala le sang sur tout le corps. Elle fit remonter les incisions sur son avant-bras, permettant à davantage de sang de s'écouler. Il poursuivit sa course folle et délicate. Elle se leva. Le sang ruissela sur ses jambes, jusqu'à ses pieds, jusqu'au sol...la porte de l'appartement s'ouvrit avec fracas ! De surprise, elle chancela, elle attrapa du regard la personne qui entrait dans la pièce...c'était Lui. «Evidement » eu-t-elle juste le temps de penser, avant que sa tête ne vienne se fracasser sur l'évier en béton.
O5/06/08
Photo : lesblessuresdelombre